22 juin 1919 : La conférence oubliée d’Hélène Brion

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En rédigeant l’Abécédaire, notre programme politique, nous avions écrit la phrase suivante : « la transmission de l’histoire récente permet à tous de s’approprier le territoire sur lequel nous vivons, de le respecter et de le comprendre ». C’est pourquoi, au travers de données aussi précises que possible, de points que d’aucuns qualifieraient allègrement de détails insignifiants, il nous a semblé nécessaire de diffuser certains éléments méconnus de l’histoire locale. Souvent, l’histoire que l’on peut qualifier d’officielle ne retient que la version, sinon des vainqueurs, du moins des personnalités aptes à se fondre dans un moule institutionnel ou organisationnel. Or, les débats d’idées, les actes d’insubordination, les révoltes à caractère social, les protestations diverses ne laissent pas toujours de traces aisément identifiables et ce, aussi bien dans la presse que dans les rapports des forces de l’ordre. Elles sont pourtant l’essence même de la vie d’une cité. La conférence d’Hélène Brion en 1919 entre pleinement dans cet héritage qui ne se révèle qu’en filigrane. Et pourtant elle traduit cette impérieuse nécessité éprouvée par la moitié de la population de vivre comme actrice de la République.

Hélène Brion, institutrice, cégétiste et féministe

Bien que souvent oubliée du panthéon féministe, l’une des femmes les plus actives et les plus militantes en France, avant, pendant et après la Première guerre mondiale est sans conteste Hélène Brion. Sa biographie étant consultable dans le tome 20 du « Maitron », l’irremplaçable Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, nous ne l’aborderons que très succinctement.

Hélène Brion- 1917

Hélène Brion- 1917

Née en 1882 à Clermont-Ferrand, Hélène Brion devient institutrice en 1905. Dès son entrée en fonction, elle adhère à ce qui deviendra le Syndicat national des instituteurs (SNI), qui lui-même intègre la CGT peu après, et à la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) nouvellement créée. En 1911, elle est nommée comme institutrice à Pantin. En 1912, elle est membre du comité confédéral de la CGT dont elle est secrétaire adjointe en 1914. Cet engagement au sein de la CGT correspond à un choix aux conséquences imprévisibles car le droit syndical n’était pas reconnu aux fonctionnaires.

Si à la déclaration de guerre elle avoue avoir cru, « entraînée comme tant d’autres, à la guerre du droit et de la justice », elle fait partie du courant pacifiste qui apparait au sein de la CGT dès le printemps 1915. En septembre de cette même année, surveillée par la police, elle ne peut se rendre à la conférence de Zimmerwald (Suisse). Cette réunion s’adresse aux responsables des mouvements socialistes restés fidèles à l’internationalisme et donc à la paix. Parmi les participants les plus célèbres se trouvent Lénine et Trotsky. Bien qu’elle n’y ait pas participée, la presse belliciste et chauvine ne se prive pas d’associer Hélène Brion à Zimmerwald. Tout comme les journaux qui l’accusent, en cette période de militarisme outrancier, de trahison et de défaitisme, l’Etat-nation s’en prend également à elle. Le 17 novembre 1917, elle est arrêtée. Inculpée pour propagande pacifiste, son salaire est suspendu. En mars 1918 elle est traduite devant un conseil de guerre. Soutenue par diverses personnalités, Hélène Brion plaide alors tout autant la cause du féminisme que celle du pacifisme.

Hélène Brion – comparution devant le Conseil de guerre

Hélène Brion – comparution devant le Conseil de guerre

Après quelques mois de prison, elle écope d’une condamnation de trois ans avec sursis et se trouve révoquée pour ce que l’on peut nommer un délit d’opinion. Quelques semaines plus tard, l’armistice est signé.

20 mai 1919, l’Assemblée dit « oui » au vote des femmes

Une fois la paix revenue, juste au sortir du conflit, les mentalités semblent évoluer quelque peu. Le fait que les femmes participent activement à l’effort national au cours de la guerre n’est évidemment pas étranger à cette modification de la perception de leurs rôles et des actions qu’elles peuvent mener. Ce conflit industrialisé apparait donc comme un déclencheur du rapprochement entre les sexes. Cependant, l’idée sexualiste, c’est-à-dire insistant sur les différences entre les hommes et les femmes, et la défense des intérêts de chacun des deux sexes pris individuellement, s’impose au niveau politique et ce, au détriment d’une conception véritablement égalitaire.

C’est dans cet état d’esprit que l’Assemblée nationale s’exprime massivement pour le droit de vote des femmes. Le résultat est sans appel puisque le 20 mai 1919, 344 députés contre 97 acceptent le principe du vote féminin.

Journal Officiel du 21 mai 1919 Débats AN, séance du 20 mai 1919, p. 2358

Journal Officiel du 21 mai 1919
Débats AN, séance du 20 mai 1919, p. 2358

Il est à noter que le mouvement féministe a le soutien précieux de l’Humanité qui, la veille du vote des députés, publie une double page spéciale. Celle-ci s’intitule « pour l’affranchissement des femmes ». Le journal présente des articles signés par de nombreuses militantes…et par quelques militants dont un député, également traducteur de Rosa Luxemburg. Hélène Brion, preuve d’une certaine mais compréhensible impatience, considère qu’il est grand temps qu’un journal comme l’Humanité publie un numéro sur le féminisme… S’appuyant sur une citation de Clémenceau, elle y présente une déclaration abolitionniste d’avant-guerre car, dit-elle, en matière d’avilissement par la prostitution «  il n’y a, hélas !, pas une ligne à y changer ! ».

Manchette et titres de l’Humanité, 19 mai 1919

Manchette et titres de l’Humanité, 19 mai 1919

Mais, si l’amélioration des conditions matérielles et morales apparaît comme une évidence, le socle de tout progrès correspond à la reconnaissance des femmes comme des citoyennes à part entière. Le droit de vote semblant être, sinon acquis, du moins possible à court terme, l’avenir appartient désormais, pour Hélène Brion, aux principales intéressées. Ainsi, suite au vote de l’Assemblée nationale, consciente du travail immense qui attend les femmes, elle écrit dans un article ce qui résonne comme un mot d’ordre : « Instruisons-nous ! Groupons-nous ! Organisons-nous ! ».

Hélas, trois ans plus tard, le Sénat, pour des raisons plus électoralistes que de principe, refuse de suivre l’Assemblée dans la voie de l’égalité citoyenne. Les femmes doivent attendre l’ordonnance de 1944 pour pouvoir s’exprimer….et, de fait, avoir une existence au sein de la République.

De la conférence chelloise

Dès le début de l’année 1919, Hélène Brion publie une revue d’opinion nommée La lutte féministe. Très active, elle intervient également sur le terrain et multiplie les conférences, au moins à Paris et dans la région parisienne (Aubervilliers, Gagny, La Garenne, Livry, Pantin…). La presse, relai indispensable pour les oratrices et orateurs, ne précise pas toujours les sujets traités. Dans les grands quotidiens nationaux, il semble que seuls les deux périodiques de gauche que sont le Populaire et l’Humanité présentent les conférences d’Hélène Brion, en principe dans la rubrique consacrée aux activités partisanes. L’Humanité annonce ainsi pour la prestation du 27 mai dans le IVe arrondissement parisien : « conférence sur le féminisme ». Dans de très rares cas, le thème laisse paraître plus clairement les changements sociétaux que l’oratrice appelle de ses vœux. Prenons quelques exemples : le 19 janvier, lors d’une manifestation du Grand-Orient, à Paris, l’objet traité correspond à l’unicité de l’éducation pour les filles et les garçons ; le 12 mars, dans le IIIe arrondissement de la capitale, elle traite de l’orphelinat ouvrier d’Epône ; le 21 mars, dans le XVIIIe , la causerie s’intitule « Le socialisme féministe » ; le 23 mai, toujours dans le XVIIIe , « La femme et le socialisme » ; le 28 mai, dans le VIe , « les droits électoraux de la Femme ».

Dans la lignée de ces conférences parisiennes, la conférence chelloise se déroule le dimanche 22 juin 1919 à 14h30. Le lieu choisi est le Café de France, situé avenue Gambetta. Il semble que le seul quotidien à annoncer cette causerie, hélas en seulement quelques mots, soit l’Humanité.

Le Café de France (avant 1910).

Le Café de France (avant 1910).

Quelques jours plus tard, le même périodique résume très succinctement l’intervention ce qui, étant assez rare, tend à prouver un succès certain : « La citoyenne Hélène Brion a fait récemment à Chelles une conférence féministe et socialiste. Les femmes étaient très nombreuses. L’oratrice a été très applaudie ».

Actuellement, nous ne connaissons pas la teneur exacte du discours tenu à Chelles. Il est vrai que la date coïncide avec la relation d’autres évènements importants. La signature du traité de paix de Versailles, le 28 juin 1919, éclipse, avant et après l’évènement lui-même, de nombreuses autres nouvelles et ce, tout autant au sein de la presse nationale que des titres plus locaux. La presse féministe, quant à elle, s’intéresse particulièrement aux activités politiques nationales. Tout d’abord le congrès de la SFIO de fin avril laisse une certaine amertume qui perdure quelque peu. Hélène Brion affirme dans son journal : « Les camarades socialistes se fichent de nous, leur grand et extraordinaire congrès vient de passer sans qu’il y soit abordée la question du vote des femmes ». Ensuite, l’ensemble de la presse féministe, qu’elle soit bourgeoise ou prolétarienne, commente durant plusieurs semaines la décision de l’Assemblée nationale. Parfois de larges extraits des interventions se trouvent publiés et ce, bien que, éventuellement, des commentaires peu amènes les caractérisent. Ainsi, pour l’Action féministe, « le niveau général des débats s’est bien peu élevé ». Par ailleurs, les conférences font partie intégrante du travail militant classique et, de fait, l’édition et la reproduction ne constituent pas des priorités.

Conclusion

Des recherches ultérieures permettront probablement d’ajouter des éléments concernant le passage d’Hélène Brion à Chelles. De nombreuses interrogations se font jour. En particulier en ce qui concerne le nombre de participantes à la réunion, la teneur réelle du discours, les organisateurs ou organisatrices….L’actualisation sera réalisée si nécessaire.

Malgré des informations parcellaires, il nous a semblé intéressant, en ce qui concerne l’histoire locale, que la rentrée scolaire se fasse sous le signe de l’émancipation des femmes. A l’heure où l’extrême-droite et les obscurantismes religieux diffusent massivement des idées rétrogrades qui s’opposent, et cela est un euphémisme, aux libertés fondamentales de la moitié de la population, il convient de rappeler les combats et les sacrifices des militantes des générations passées.

Afin de ne pas alourdir les propos et de permettre au lectorat de s’imprégner d’une époque donnée, les éléments biographiques et historiques cités ne sont jamais, à une exception près, postérieurs à l’été 1919. Il convient donc en conclusion de donner quelques précisions sur Hélène Brion. Très proche des idées les plus progressistes, elle adhère à de nombreuses associations féministes, participe à la fondation de l’Université populaire de Pantin en 1920, se rend en Russie en pleine période du Communisme de guerre et adhère au PCF dès le Congrès de Tours. Son journal est alors nommé La lutte féministe pour le communisme. Par la suite, elle s’éloigne de l’engagement politique, puis du militantisme syndical. Mais, jusqu’à sa mort, le 31 août 1962, elle s’intéresse au féminisme et, plus surprenant, car non rationnel, au spiritisme. Elle entreprend surtout de créer une Encyclopédie Féministe dont les sept volumes correspondent à l’œuvre de toute une vie. Ces derniers sont heureusement conservés. En revanche une importante partie de ce qui traduisait une vie d’engagements et de sacrifices semble avoir totalement disparu. En effet de nombreux documents personnels seront détruits, longtemps après son décès, par les héritiers, dont certains étaient pourtant eux-aussi enseignants. Ils considéraient que les vieux papiers ne servaient à rien….

Le Front de Gauche n’oublie pas, quant à lui, les militants et militantes progressistes qui se sont intéressé(e)s à Chelles, aux Chelloises et aux Chellois.


Sources principales

Périodiques

  • L’action féministe, juin 1919
  • La Lutte féministe, 9 mai 1919 & 5 juin 1919
  • L’Humanité, 19 mai 1919, 22 juin 1919 & 4 juillet 1919

Articles scientifiques

  • Colette AVRANE, « Hélène Brion, une institutrice féministe », dans Bulletin de l’Association Archives du féminisme, n°5, juin 2003
  • Sophie COEURE, « Hélène Brion en Russie rouge », dans Le Mouvement Social, no 205, p. 9-20
  • Henri DUBIEF, « Hélène Brion (1882-1962) », dans Le Mouvement social, n°44, juillet-septembre 1963, pp. 93-97
  • Annie KRIEGEL, « Procès de guerre-Procès Brion », n°44, juillet-septembre 1963, dans Le Mouvement social, pp. 97-99
  • Anne VERJUS, « Entre principes et pragmatisme. Députés et sénateurs dans les premiers débats sur le suffrage des femmes en France (1919-1922) », dans Politix, vol. 13, n°1, 2000, pp. 55-80

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